Carole Latifa AMEER nous partage son histoire avec le soufisme. Elle nous reçoit, aujourd’hui, pour nous parler de la retraite spirituelle sur les pas de Rûmî. Carole Latifa AMEER a « embrassé l’Islam » et a emprunté le chemin du soufisme depuis 25 ans déjà ; elle a choisi la voie qui conduit à la pureté originelle.

Carole Latifa Ameer
CNM: Carole Latifa Ameer, vous êtes Directrice artistique du festival de Fès de la culture soufie, vous avez fait des études de l’histoire de l’art, vous êtes ancienne journaliste culturelle et vous êtes aussi poète. Quel est le socle commun entre toutes ces activités ?
Carole Latifa Ameer : « Laisse la beauté de ce que tu aimes être ce que tu fais » nous dit Rûmî. La voie de la Beauté, Jamâliyya, est le socle commun entre toutes mes activités. L’art est un miroir du monde spirituel. Le Beau est un attribut de Dieu, al Jamâl. C’est un attribut que l’on peut aussi retrouver en nous-mêmes, en chacune de nos actions, pensées et paroles. C’est cette excellence du comportement, ihsan, qui est la base de l’enseignement du soufisme. Et c’est aussi la Beauté de tout ce qui nous entoure, comme autant de rappels de Dieu. Mais voir Dieu et Sa beauté dans tout ce qui nous entoure est le résultat d’un perfectionnement individuel, d’un apprentissage à voir chaque chose avec l’œil du cœur. Toutes les belles choses deviennent alors, par la contemplation, un support de dhikr, de rappel de Dieu.
CNM: Quel est le tournant dans votre vie qui a fait de vous la femme que vous êtes et quelle est votre histoire avec le soufisme ?
Carole Latifa Ameer : La recherche de la proximité de la Beauté sous ses multiples formes est ce qui unit mon parcours d’étudiante, en histoire de l’art puis en Langues et civilisations indiennes. C’est à ce moment-là, il y a 25 ans que j’ai découvert le soufisme en Inde. C’est par cette voie du soufisme indien que j’ai été appelée à embrasser l’islam, à suivre l’enseignement soufi et aujourd’hui à le transmettre par autorisation confrérique, sous la forme traditionnelle et orale de maître à disciple, à des femmes mais aussi à des hommes.
Je dis souvent que l’on embrasse l’islam. C’est une histoire d’amour qui vient à nous. Car c’est Dieu qui se dévoile en premier, sinon comment pourrions-nous le reconnaître ? C’est Lui qui ouvre notre cœur à Son amour. Quelle que soit notre tradition religieuse, il y a ce moment de révélation de la présence divine suivi d’un changement de notre comportement pour faire entrer toujours plus de lumière en nous-même. C’est comme si notre âme connaissait une Hégire : la révélation est suivie par la migration vers notre terre d’islam, notre terre intérieure, notre nature primordiale et adamique. «Le soufi est comme la terre, on y jette tout ce qui est vil et pourtant, il n’en sort que du beau», disait le grand maître soufi Junayd.
CNM: Quel rapport existe-il entre les derviches tourneurs et le Dhikr, deux pratiques qui, à première vue, paraissent contradictoires ?
Carole Latifa Ameer : Le point en commun est la louange de Dieu et le rappel de Dieu en soi. La cérémonie des derviches tourneurs est appelée en turc sema, dont l’origine étymologique vient du mot arabe samaa, qui signifie ici l’écoute et par extension le concert spirituel. Le samaa est donc différent du dhikr qui est remémoration active de chacun des noms de Dieu et non une écoute passive. La cérémonie des derviches tourneurs que l’on connaît actuellement est très codifiée mais ne l’était pas à l’origine, à l’époque de Rûmî. Dans toutes les cérémonies soufies de samaa, l’écoute est aussi liée à la participation active du corps. Il y a ce moment très particulier que l’on nomme hadra, que l’on peut traduire par présence divine, qui est un moment d’union avec le divin, sous forme d’une extase vécue par le corps et l’esprit. La danse giratoire des derviches tourneurs est apparentée à cet état d’extase, appelé en langue arabe hal. C’est l’extase qui conduit à la danse et non le contraire.
CNM: Quelle est la part du soufisme dans votre quotidien et comment vous parvenez à concilier votre ferveur pour le soufisme et votre identité occidentale ?
Carole Latifa Ameer : Ma vie entière est consacrée au soufisme. Il n’y a pas de séparation entre le spirituel et ma vie quotidienne ce qui serait totalement schizophrène. Quand on est dans la présence divine, chacun de nos souffles est un dhikr, un rappel de Dieu, une offrande à Dieu. Notre regard sur chaque chose, événement ou être nous relie à Dieu. C’est aussi l’enseignement du soufisme qui nous apprend à développer cette vision et cette connexion permanente à Dieu. Les valeurs du soufisme sont aussi une grille de lecture pour chaque événement qui nous arrive. Cela nous aide à ne pas nous laisser envahir par les passions et à prendre toujours le recul nécessaire pour garder le cœur en paix et pur, sans haine ni colère, « blanc comme la neige » nous dirait poétiquement Rûmî.
L’adage soufi dit : « le soufi est le fils de l’instant ». Le soufisme est fait pour aujourd’hui, pour être vécu et revivifié dans chaque instant de la vie quotidienne : à notre travail, avec nos enfants, en voiture, au supermarché. Le plupart des Occidentaux qui embrassent l’islam s’intéressent principalement au soufisme. Car les valeurs du soufisme sont universelles et peuvent donc être vécues partout. Puisqu’elles ne sont liées ni à une époque ni à un lieu, elles s’adressent à tous, sans frontière aucune.
CNM: Qu’apporte une retraite spirituelle aux personnes et quel est son impact sur leur quotidien ?
Carole Latifa Ameer : La retraite spirituelle est commune à toutes les traditions spirituelles et particulièrement au soufisme. On l’appelle khalwa dans le soufisme. Elle était d’une durée de 1001 jours dans la confrérie mawlawi et bien plus courte dans la plupart des confréries (40 jours). A l’image des jeunes gens et de la Caverne de la sourate 18, la retraite spirituelle est le lieu de gestation de l’éveil spirituel. Elle permet de s’éloigner de la routine quotidienne. Prendre le temps de retourner à l’intérieur de soi est essentiel pour entrer dans le monde spirituel. Il est nécessaire de mettre au repos, pendant un temps certain, le lien au monde sensible, apaiser le mental qui est actif en permanence pour apprendre à mieux le maîtriser lorsque l’on revient à sa vie de tous les jours. L’enseignement d’un maître tel que Rûmî a cette particularité d’être accessible à tous. C’est ce qui en fait son succès universel. Nu besoin d’une érudition particulière pour comprendre le premier niveau de son enseignement. Nul ne peut connaître Rûmî mais tous nous pouvons voir Dieu à travers ses yeux et son cœur.
Le soufisme est une voie du compagnonnage et d’embellissement de l’être, de noblesse du comportement et du caractère. Pour reprendre l’image des jeunes gens de la caverne et l’enseignement de la sourate 18, le compagnonnage est une condition indispensable au cheminement spirituel à l’image des compagnons du Prophète Muhammad SAWS. Symboliquement ce voyage en Turquie commence par la visite d’un lieu saint à Istanbul, le mausolée d’Eyyup Sultan (Ayyûb Al Ansârî), un des compagnons du Prophète SAWS. C’est aussi une façon de rappeler que le soufisme est directement relié à l’enseignement muhammadien qui était basé sur la perfection du comportement. Voyager en groupe est bien différent de voyager seul. Car c’est le meilleur exercice pour puiser et donner le meilleur de soi-même, mettre de côtés ses insatisfactions, ses frustrations, ses colères, ses envies de compétitions, toutes ces valeurs qui font partie de notre quotidien dans un monde matérialiste. Le soufisme est un enseignement par l’expérience. C’est sur le terrain que l’on fait le point sur soi. Pas dans les livres. J’aime beaucoup ce vers de Rûmî dans le Mathnawî : « « Contemple dans ton propre cœur toutes les sciences des prophètes, sans livres, sans professeurs, sans maîtres, le livre du Soufi n’est pas composé d’encre et de lettres ; il n’est rien d’autre qu’un cœur blanc comme de la neige. » Tous les voyageurs reviennent de ce voyage totalement transformés, dans la joie, gérant avec beaucoup plus de recul les événements du quotidien et un plus grand lâcher prise.
CNM: Pouvez-vous nous dire un peu sur le choix de la Turquie pour cette retraite spirituelle ?
Carole Latifa Ameer : La Turquie est une terre profondément chargée d’énergie spirituelle. L’histoire coranique des jeunes gens de la caverne se situerait à Ephèse, en Turquie actuelle. Saint-Paul est aussi un saint chrétien de Turquie. De grands soufis ont connu l’éveil et ont enseigné en Turquie : Mevlana Rûmî, Yunus Emre, Haj Bektash Veli, Sadreddin Qunawi, le fils adoptif d’Ibn ‘Arabî…
C’est UN qui nous permet de prendre un temps pour retrouver notre vraie nature intérieure afin de mieux appréhender les événements qui nous touche. Voir plus clair à l’intérieur et autour de nous-mêmes. Le hadith dit : celui qui se connaît, celui-là connaît son Seigneur. Le déroulé du voyage est en miroir avec ce dévoilement progressif de soi-même. L’on commence par découvrir Istanbul est une capitale au mille minarets, qui géographiquement est entre l’Europe et l’Asie. C’est le moment de passage, la phase de décompression. Les montagnes de Cappadoce sont aussi propices au recentrement de soi-même, au calme, à la stabilité et à l’équilibre intérieur puis Konya est le moment de l’extase, en communion spirituelle avec ce grand soufi qu’est Mevlana Rûmî.
CNM: Merci Latifa AMEER, vos paroles nous transportent dans la sagesse du soufisme. Nous sommes, certes, assujettis à la vie matérielle ce qui nous empêche de trouver l’unité avec Dieu ; néanmoins, une retraite spirituelle, de temps à autre, nous permet de dompter notre ego qui est à l’origine de beaucoup de comportements négatifs.
« Notre ego nous éloigne de notre essence et nous enferme dans des illusions : séparé de la réalité par des conditionnements inconscients, l’homme réagit au lieu d’agir ce qui confère à ses gestes moins de justesse, de pertinence et d’amour », citation de Sanaa MIKOU, coach certifiée en leadership.
Suite à tous ces partages inspirants, nous invitons nos lecteurs à découvrir le programme du voyage spirituel “Sur les pas de Rûmî” que vous avez initié en partenariat avec une agence turque de renom ici https://coachingnews.ma/retraite-konya-ld/
Vous êtes déjà à sa troisième édition. Vous nous invitez à vivre l’expérience car le soufisme est un état qui se vit et non qui se lit ou se dit!







